Mardi 2 décembre, en plus d’être le jour béni (oui oui) qui m’a vu naître un triste jeudi des années 70 (à l’époque c’était la crise pétrolière comme quoi le monde progresse), est LE jour où il faut être à l’International 5/7 rue Moret dans le 11ème à Paris.
Pourquoi? Parce qu’il y aura sur scène le meilleur de l’avant-garde parisienne, berlinoise et cali(fourchon?)fornienne…
Sur scène Jean-Pierre Petit membre fondateur de françoise (en lien ci-dessous), JP Nataf, Rusty Miller (ex Jackpot meilleur groupe de la planète selon le New York Times, les Inrocks et Il est cinq heures) et Mark Mulholland.
Plutôt que d’imposer aux écoliers la récitation de la lettre de Guy « ma petite maman chérie » Moquet, Sarkozy ferait bien mieux de rendre obligatoire la lecture de Race et histoire de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui entre aujourd’hui 28 novembre dans sa 101e année. Celui qui a prononcé en juillet 2007 le fameux discours de Dakar au ton colonialiste et paternaliste, et pour qui « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire », serait en effet bien inspiré de se plonger dans la lecture de cet essai incontournable. Ce qu’il n’a à l’évidence jamais fait. Ou il serait tombé sur ce passage, page 22 : « En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus “sauvages” ou “barbares” de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».
Commandé en 1952 au célèbre anthropologue par l’Unesco qui publiait à l’époque une série de brochures consacrées au problème du racisme dans le monde, ce livre est ni plus ni moins un précis de notre manière contemporaine de penser l’humanité. La diversité des cultures, le rôle de la civilisation occidentale dans le processus historique, la place du hasard, la relativité du progrès, tels sont les thèmes majeurs de Race et histoire où l’ethnologue fait une distinction pertinente entre « histoire cumulative » et « histoire stationnaire ». A l’inégalité des races, Claude Lévi-Srauss oppose l’inégalité des cultures.
Avec les années, Claude Lévi-Strauss porte un regard de plus en plus pessimiste sur notre monde. En témoigne cette récente déclaration : « ce que je constate, ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime. » Nous non plus. Mais en attendant mieux, replongeons-nous dans Race et histoire, dont voici le dernier paragraphe :
Dernière minute : Sarko vient de gagner en appel dans l’affaire de la poupée vaudou à son effigie au même moment où l’on célèbre les 100 ans de Lévi-Strauss. Drôle de coïncidence, non ?
Un an avant que Truffaut ne découvre celui qui deviendra son alter-ego, Léaud / Doinel, un jeune cinéaste de 22 ans, Jean-Daniel Pollet (1936-2004), tourne son premier court métrage avec pour acteur principal un adolescent au physique improbable qui deviendra son acteur fétiche. Ce pierrot la Lune, c’est Claude Melki (1939-1994) ; le film : Pourvu qu’on ait l’ivresse…, premier prix du court métrage à scénario (sic !) au Festival de Venise 1958 et véritable enchantement visuel.
Dans un dancing de banlieue, un jeune homme ajuste sa cravate devant un miroir avant de pénétrer dans la salle ou des couples dansent sur des airs de mambo, calypso et autres cha cha cha. Assis à une table, cette « grande ombre de Buster Keaton dont il a le regard, la silhouette, la légèreté lunaire de clown triste » dixit Pollet, attend son heure. Autant Antoine Doinel est volubile et débrouillard, autant Léon / Claude Melki est introverti et maladroit. Entre deux tentatives infructueuses d’inviter une jeune femme à danser, ce velléitaire invétéré étudie les techniques des autres hommes. En vain, jusqu’à ce que…
Dans ce court métrage de 21 minutes sans dialogue mais musical, Claude Melki, acteur amateur tout droit sorti du muet bien que né à l’époque du parlant, est proprement saisissant. Et immédiatement attachant. Tombé du ciel (ou plus exactement de la Lune), il est filmé avec une grande tendresse par Pollet qui évite à la fois la moquerie et la compassion. Le tour de force de ce film est d’ailleurs d’avoir su donner à un personnage aussi effacé une véritable dimension.
Cinquante ans après sa sortie, Pourvu qu’on ait l’ivresse… (quel titre !) est par ailleurs un témoignage frappant de ce que pouvait être le Paris d’alors. Un Paris où noirs, antillais, maghrébins, gitans et titis coexistent dans la vie comme sur la piste de danse dans un grand bal fraternel.
Le metteur en scène italien Ermanno Olmi a réalisé en 1961 un film intitulé Il Posto qui compte l’histoire d’un jeune homme au physique étrangement proche de celui de Melki et qui fait une entrée périlleuse dans la vie adulte. Ce film attachant, sorte de trait d’union entre les 400 coups et Antoine et Colette de Truffaut, se conclut par une scène de bal hilarante très proche de Pourvu qu’on ait l’ivresse… qu’Olmi a sans aucun doute vu et auquel il rend un remarquable hommage.
Ceci est un McGritt.
Je m’explique : ne perdant jamais une occasion de parler des Beatles (on en parlera jamais assez), je récidive aujourd’hui 21 novembre 2008, date anniversaire de René Magritte, né il y a exactement 110 ans et mort en plein summer of love, en août 1967, un an avant le lancement d’Apple Corps Ltd, la société d’édition des Beatles. Le rapport ? Amateur d’art, à la pointe de l’avant-garde, seul Beatle vivant à Londres quand les trois autres pantouflaient déjà dans les joies de la vie familiale dans leurs manoirs de la campagne anglaise, Paul McCartney possédait, entre autres, un tableau de Magritte dont il s’est inspiré pour concevoir le logo d’Apple.
Pour ceux qui douteraient de l’avant-gardisme du Beatle Paul (« avant-garde” is the french word for “shit” » avait déclaré Lennon à l’époque), la lecture de la biographie que lui consacre Barry Miles, Paul McCartney, Many years from now, remet les pendules à l’heure en nous relatant quelques anecdotes telles le soutien actif de McCartney à l’ouverture de la librairie underground Indica par le même Miles. Le bassiste des Beatles y traina un jour de force Lennon qui, en novembre 1966, y fit la connaissance d’une artiste japonaise qu’il ne quittera plus…
Si Apple Records fut un désastre financier à l’époque, le département marketing de la compagnie avait eu quelques idées pas dégeu. Comme par exemple, comble de la classe du Swinging London, des allumettes Apple Records avec lesquelles vous pouviez tranquillement allumer le clope de votre voisine assise au bar tout en surveillant distraitement l’heure sur votre montre-bracelet ornée du logo à la pomme. Ceci ne vous empêchant en rien de commander au barman quelques Dry Martini bien entendu.
Conseil du jour : “an Apple a day, keeps the doctor away”. Un adage que Ringo a pris à la lettre et à pleines dents. Ringo Starr est immortel. CQFD.
PS : un aimable lecteur m’a donné les photos du tableau de Magritte ayant insprié Paul. En prime une photo de l’intéressé, tranquille à la maison avec la toile au mur.
A travers la fenêtre d’un “deli” new-yorkais, assis côte à côte, Elvis, Lennon, Dylan, Jagger et Bowie, un peu las, le regard dans le vide. Cette brochette de rêve, c’est la célèbre couverture de Rock Dreams (1972), livre culte vendu à plus d’un million d’exemplaires. L’auteur de cette fresque est le dessinateur belge Guy Peellaert, décédé lundi à Paris à 74 ans.
Auteur de BD pop et sexy dans les années 60 (Jodelle et Pravda, la Survireuse), de pochettes de vinyls pour les plus grandes stars des seventies (It’s Only Rock n’Roll des Stones, Diamond Dog pour Bowie) et d’affiches de film (Taxi Driver de Scorsese, Paris Texas de Wim Wenders), le nom de Guy Peellaert restera à jamais associé à ces “rêves de rock”. Dans ce livre, celui qui se qualifiait lui-même de “faiseur d’images” , utlise un mélange habile de dessins et de photomontages pour élaborer une série de tableaux fantasmagoriques mettant en scène les artistes rock. Des Beatles prenant le thé avec la Reine aux Stones pédophiles en uniforme nazi, en passant par Brian Wilson au piano au bord de la folie dans son bac à sable ou encore Dylan (Superstar Bob) en fourrure, calé à l’arrière d’un cab, les tableaux du dessinateur nous transportent dans un univers mythologique où se bousculent rêve et réalité. Avant d’aller rejoindre Brian Jones et Hendrix, Peelaert aura fixé à jamais dans nos mémoires ces icônes déglingues et autres allégories des tragédies du rock.
Depuis que j’écris sur ce blog, un détail graphique, que je semble être le seul à avoir remarqué, me titille : en haut à droite de la page principale, on distingue une parenthèse renversée surmontée de deux points horizontaux. Un de ces ignobles smiley ? A moins qu’il ne s’agisse d’un infâme émoticône (véritable viol de la langue française, ce mot vient d’être reconnu par mon correcteur orthographik… J’abdique.)
Bien avant le recours massif à cette forme de ponctuation niaise, un allumé du nom d’Alcanter de Brahm (anagramme et pseudonyme de Marcel Bernhardt, 1868-1942) avait inventé le « point d’ironie ». Décrit par le correcteur J.-P. Collignon comme « un compromis graphique du point d’interrogation et du point d’exclamation », cette ponctuation ne fut que très rarement utilisé dans la littérature contemporaine pour être aujourd’hui complètement oubliée.
Dommage. D’autant plus qu’on aurait également pu lui adjoindre le « point d’indignation » (un point d’exclamation à l’envers) inventé par Raymond Queneau. Je suis d’avis qu’il faudrait réhabiliter ces deux signes de ponctuation, certes un peu loufoques mais bel et bien poétiques, et milite ardemment pour l’internement au goulag de tous les utilisateurs de smiley. « Redouter l’ironie, c’est craindre la raison » a dit Sacha Guitry. Raison de plus donc.
En ces jours électoraux, qui a remarqué la présence à Paris du New Yorkais Jonas Mekas ? L’auteur de « Walden » et le praticien le plus illustre du « journal filmé » était pourtant là dans les rues du quartier Saint Sulpice, son chapeau noir vissé sur la tête, l’œil sibyllin, hésitant entre l’exposition Prévert et la dégustation d’un nouveau plateau de fromages français. “Here I am, my friends!” L’internationale des fans de Mekas était au rendez-vous, moi la première.
Deux projections marquaient sa venue. En même temps que la FIAC, The Film Gallery présentait Williamsburg , « à la fois son premier et son dernier film » : son œuvre la plus récente qui comprend certaines de ses toutes premières images de cinéma. Nouveauté de ce film, Jonas Mekas a ressuscité parmi ces images initiales celles qu’il avait écartées jadis lors du montage de son opus plus ancien Lost Lost Lost en 1975-1976. Images apparemment maladroites ou anodines, elles se révèlent plus proches du sens de la fugacité qu’il rechercha ensuite constamment dans son journal. Ces plans furent tournées à son arrivée à New York en 1949, après deux années d’errance dans des camps de « personnes déplacées » à travers l’Europe.
« Williamsburg était un petit quartier misérable de Brooklyn habité à l’époque par des immigrants lithuaniens » écrit Mekas à propos de ce film. « C’était mon nouveau logis. Un logis misérable mais un logis tout de même. Comme je savais qu’Henry Miller avait vécu à Williamsburg, je passais devant chez lui tous les jours. J’étais heureux d’être là. Et j’étais libre. J’étais libre et je venais juste d’acquérir ma première caméra Bolex. »
L’appartement privé du Marais au milieu duquel trônait le projecteur 16mm offrait un décor antithétique mais parfaitement adéquat à ce film – il s’agissait après tout d’un « home movie »…
Quelques dégustations de fromages plus tard, Light Cone montrait Laboratorium Anthology Film Archives, qui nous fait pénétrer dans le quotidien du lieu de collecte et de diffusion du cinéma que Mekas fonda en 1970.
Outre le sens de la liberté qui émane de ce film, il s’apparentait aussi à un puissant appel au don – voir à un appel au secours… Les tuyaux du bâtiment fuient, les livres et les films s’entassent – près de 15 000 bobines, non répertoriées. Les fondateurs avouent leur incompétence en matière de gestion. Les « réunions de bureau » se transforment en concert de couverts en plastique et de bouteilles de bière. Un carton titre nous rassure : « La vie à l’AFA est légère et romantique ». Près de la fin du film, Mekas debout sur le trottoir devant ses bureaux, pose son chapeau à terre et entame un numéro de claquettes (il doit avoir près de 70 ans). Un passant lui jette une pièce en riant. Il conclue : « C’est ce que nous faisons ici. »
C’était le 4 novembre. Il fallait apprécier le contraste existant entre les vidéos de propagande léchées de la campagne présidentielle et les images titubantes des couloirs d’Anthology, parcourus par des visiteurs du soir perdus parmi d’autres – Patti Smith, Stan Brakhage, Susan Sontag…
Un petit garçon bien peigné, une petite fille métisse, arborent un grand sourire en pointant vers nous un doigt accusateur : « Je crois en toi ! » Le message court sur les murs du métro. En moi ? Vraiment, c’est trop aimable… Les visiteurs du métro assombris par la crise économique et le changement d’heure doivent se sentir réconfortés. A moins qu’ils ne soient, comme moi, gagnés par un léger malaise. Le doigt pointé, outre qu’il n’est pas très poli selon ma maman (bien qu’il soit indéniablement mieux considéré bien droit que tourné vers le haut) rappelle des campagnes illustres. Le « I Want You » de l’Oncle Sam pour encourager les jeunes à s’engager dans l’armée, par exemple. Le face à face auquel nous invite la photographie – le regard inflexiblement dirigé vers le nôtre, le doigt assuré tel celui d’un parfait petit délateur – nous dit qu’il est de notre devoir de nous sentir impliqués. Et il ne s’agit pas de vague solidarité ou de mauvaise conscience gauchiste mais bien de croyance. Non pas « j’ai besoin de toi » ou « je compte sur toi » mais un credo, la solidarité érigée en profession de foi. Si tu en venais à décevoir cette confiance, cher visiteur du métro, les petits zombies du Secours Catholique viendraient sans doute te persécuter de leurs fourches. Tiens-le toi pour dit ! Et n’oublie pas de sourire à ton voisin de rame.
Il y a un mois je suis passé devant le stade du Shea Stadium à New York le jour même où devait s’y jouer un dernier match de base-ball avant sa destruction pour vétusté. Apercevoir ce lieu mythique à travers la fenêtre du taxi qui fonçait à toute allure vers le cœur de Manhattan m’a fait un pincement au cœur. Non pas que je sois fan de base-ball (ou de quel que sport que ce soit d’ailleurs). Le Shea Stadium que je regrettais déjà était celui qui, le 15 août 1965, a accueilli les Beatles pour le plus grand concert de l’époque (56 000 fans en délire). Immortalisé par les caméras de la télévision américaine, ce concert demeure un sommet inégalé. Trente minutes de pure hystérie : l’arrivée en hélico, les cops débordés, les filles dans les pommes et quatre garçons complètement dépassés mais au sommet de leur classe.
Et voici que l’inénarrable Vincent Delerm sort aujourd’hui son nouvel album dont un titre s’intitule Shea Stadium. Des paroles indigentes sur une musique désespérante : la seconde mort du Shea Stadium.
Qui est Antoine Doinel ?
Peut-on seulement répondre à cette question alors que lui se la pose devant son miroir? François Truffaut esquisse une réponse “Antoine Doinel est devenu la synthèse de deux personnes réelles, Jean-Pierre Léaud et moi” mais il précise “progressivement Antoine Doinel s’est éloigné de moi pour se rapprocher de Jean-Pierre”.
Pourtant, derrière ces citations on décèle la pudeur du cinéaste. Le créateur retient la vérité de son personnage pour laisser l’émotion du spectateur effacer l’intention du réalisateur.
Alors la question reste. Qui est Antoine Doinel?
Truffaut? Léaud? Une incarnation des flottements de la jeunesse? un écho à l’enfance disparue?
Je n’ai pas de réponse, je ne veux pas de réponse. J’aime ce personnage si particulier, si loin des caricatures américaines, si proche de nos fragilités. Je veux le laisser flotter et continuer d’essayer de le saisir pour qu’à nouveau il m’échappe. C’est un personnage en fuite perpetuelle.
Ainsi, en guise d’exploration, je vous propose le regard d’Avedon sur cette éternelle question : qui est Antoine Doinel?